jeudi 5 février 2015

Ne dites pas...

On parle souvent de l'accent québécois en France en se moquant un petit peu ; mais à l'inverse, quand on se retrouve au Québec, il faut rapidement apprendre les subtilités de langage. J'avoue que plusieurs fois j'ai du aller voir mes collègues pour comprendre de quoi on me parlait ! Quelques exemples en pharmacie !! Et on va le faire sous forme de quiz :

Une patiente vient pour un feu sauvage. Mais qu'est ce qu'un feu sauvage ?
  1. Une infection urinaire
  2. Une candidose vaginale
  3. Un bouton de fièvre
  4. Une bouffée délirante 
Un patient vient se plaindre d'avoir une gale dans le nez. Mais qu'est ce donc ?
  1. Un insecte dégueulasse qui est coincé
  2. Un bout de crayon enfoncé
  3. Une bille coincée
  4. Une croûte de pue/sang séchée
Un patient qui veut savoir ce qu'il peut mettre sur son ulcère. De quel ulcère on parle ?
  1. Un aphte dans la bouche
  2. Un ulcère lié à une insuffisance veineuse
  3. Un ulcère gastrique
  4. Un escarre
Un patient veut savoir si vous vendez de la petite vache. Est-ce ?
  1. Un bébé ruminant, dans la section "animaux de la ferme" de la pharmacie
  2. Du sucre
  3. Du bicarbonate de soude
  4. Du lait de croissance

Et il y a plein de mots qui sont la plupart inconnus ou non utilisés au Québec ; ne dites pas de faire un bain de bouche car la personne va imaginer qu'elle va devoir plonger sa bouche dans le bain ou quelque chose du genre. C'est un rince-bouche ! L'utilisation du mot collyre n'est pas répandu là où je bosse, il faut parler de gouttes pour les yeux. Tout comme le fait de parler de collutoire ; c'est un spray pour la gorge. De même, on ne parle quasiment jamais de gélule, mais de capsule (ce qui est néanmoins le bon vocabulaire galénique). Au moins, je n'entends pas de patient prendre des "cachets", mais des "pilules". Et surtout ne demandez pas s'il existe du sérum physiologique ; vous allez passer pour un espèce de malade mental qui veut s'abreuver de je ne sais quel fluide corporel ! On dit une solution saline. 

N'allez pas dire à un patient qui a mal à la gorge qu'il fait une angine, il va paniquer car ici une angine = angor. Il faut dire une amygdalite (ce qui théoriquement est le terme médical approprié). On ne dit pas chaussette de contention, mais de compression (encore une fois, le terme qui est le plus approprié que celui utilisé en France). 

Au début, on rigole bien de ces petits moments de gène où l'on regarde la personne en face en se demandant bien de quoi elle peut parler... Après quelques semaines, on finit par s'en sortir sans problème. 

Bon les réponses au quiz maintenant : un feu sauvage est un bouton de fièvre, une gale dans le nez est une croûte, un ulcère est un aphte et de la petite vache c'est du bicarbonate de soude. Sur ce, je sac mon camp et je vous laisse icite pour retourner affronter le froid extérieur ! Ce qu'il fait fraite dans ce maudit pays :)

lundi 2 février 2015

Les ordonnances collectives

Bonjour à tous :)

Ce soir, je vais vous parler des ordonnances collectives. Une ordonnance collective est une ordonnance rédigée par un médecin ou un groupe de médecin (qui travaillent en santé publique par exemple) et qui permet à d'autres professionnels de santé d'initier un traitement ou un examen médical.

Ce type d'ordonnance n'est pas uniquement destiné aux pharmaciens ; il en existe aussi pour les infirmières. Elles ont été développées au début des années 2000 dans un contexte de difficultés à avoir accès à un médecin de famille (croyez moi, c'est plus compliqué de voir un médecin ici qu'en France ; il faut se lever tôt pour arriver aux cabinets médicaux sans rendez-vous et il existe des listes d'attente pouvant aller jusqu'à 2 ans pour avoir un généraliste. Si on est chanceux (ou très malade) on a accès plus facilement à son médecin ; les alternatives sont les cliniques privées, mais où rien n'est couvert par l'assurance médicale du gouvernement du Québec). Donc grosso modo, l'objectif est de favoriser l'accès aux patients pour des soins mineurs. Cela permet aussi de déléguer des responsabilités aux autres professionnels de santé, sans passer par le médecin. L'autre intérêt est celui de la couverture par les assurances : certains médicaments en vente libre seront ainsi remboursés pour les patients qui n'ont pas forcément les moyens de se les payer.

Ces ordonnances ont bien entendu des limites : une liste d'obligation (âge, critères de non gravité...) pour l'utiliser et une liste de contre-indication pour leur utilisation (pathologies...).

Quelques exemples pour illustrer les ordonnances collectives destinées aux pharmaciens ; je vais commencer par une ordonnance collective qui est valable dans la ville de Montréal.
Le médecin responsable de la santé publique (Dr. Massé) a crée une ordonnance collective qui donne le droit au pharmacien d'initier un traitement de cessation tabagique. Les substituts tabagiques sont en vente libre, mais coûtent relativement cher. Le fait d'avoir une ordonnance collective permet aux patients d'avoir un suivi par le pharmacien et une couverture par leur assurance (privée ou publique). Concrètement, si un patient se présente, on doit évaluer sa consommation, sa dépendance, etc. Ensuite, on vérifie si le patient présente un certain nombre de contre-indication. Si le patient est admissible, on personnalise la prescription et on adapte la dose en fonction de la dépendance. Le patient accède ainsi aux patchs de nicotique, aux gommes, aux pastilles... via une couverture par leur assurance, comme avec une prescription ordinaire.

Voici une copie de l'ordonnance collective en question :



Le lien ci-contre vous permettra d'accéder à l'ensemble des documents relatifs à cette ordonnance collective : Ordonnance collective pour la substitution nicotinique

Chaque ordonnance est associée à un protocole ou plutôt à des recommandations (choix des médicaments possibles, choix des régimes posologiques). Au pharmacien d'adapter la prescription au patient qu'il a en face de lui.

Dans ma pharma, on a accès à d'autres ordonnances qui ne sont valables que dans notre quartier. Par exemple :

- Prescription d'un produit anti-poux (l'intérêt principal est la couverture par l'assurance)
- Substitution d'un IPP par un autre moins cher
- Prescription de vitamines pour les femmes enceintes ou voulant l'être
- Prescription d'une thérapie pour les nausées au cours de la grossesse
- Prescription de suppléments calcium-vitamine D pour les femmes de plus de 50 ans
- Prescription d'un traitement antiviral en cas de bouton de fièvre occasionnel
- Prescription d'un vaporisateur nasal à la cortisone en cas d'allergie saisonnière
- Prescription de collyres anti-allergiques
- Prescription de laxatifs (au choix du pharmacien) en cas de médicament entraînant de la constipation (genre morphine ou médicaments à effets anticholinergiques...)
-Etc.

Chaque ordonnance est assortie de son lot de contre-indication ; par exemple, l'ordonnance pour les boutons de fièvre permet de prescrire au choix du valacyclovir ou du famcyclovir, avec plusieurs posologies possibles selon la fonction rénale (si connue). Mais on ne peut pas l'utiliser si un patient est connu pour être immunodéprimé, s'il est mineur, s'il a plus de 6 récurrences par an, si c'est la première poussée (car le diagnostic n'a jamais été posé par un médecin au départ)... Je ne peux malheureusement pas vous montrer un exemple car elles sont "confidentielles" (pour éviter la falsification).

D'autres pharmacies peuvent avoir des ordonnances collectives différentes : prescription de prophylaxie pour le paludisme, prescription d'antifongiques oraux ou vaginaux en cas de mycose vaginale...

Concrètement, ces ordonnances sont utilisées au quotidien et apportent une véritable souplesse pour aider les patients. Et les patients apprécient réellement ; je note d'ailleurs que beaucoup plus de patients essayent d'arrêter de fumer grâce au fait que les patchs sont couverts par les assurances (tiers payant qui existe aussi ici).

Quelques liens d'intérêt sur le sujet :

https://www.inesss.qc.ca/activites/ordonnances-collectives.html

http://www.cmq.org/MedecinsMembres/ActivitesPartageables/OrdonnancesCollectives.aspx


Mais bientôt, dans le courant de l'année 2015, une nouvelle loi va passer pour permettre au pharmacien de prescrire dans certaines conditions mineures ou ne nécessitant pas de diagnostic (type prophylaxie par exemple ou supplémentation vitaminique). Les ordonnances collectives existeront toujours, mais avec le pharmacien prescripteur, ce sera notre nom au bas de l'ordonnance et pas le nom du médecin signataire de l'ordonnance collective. On s'en reparlera cet été ;)

Bonne soirée à tous !! N'hésitez pas à partager et à poser des questions ! :)

dimanche 1 février 2015

Le suivi des AVK

Bonjour à tous, aujourd'hui je vais présenter le suivi des AVK au Québec. Vous allez pouvoir comparer avec le suivi proposé aux pharmaciens français, par rapport à ce qu'on a le droit de faire ici. Bien sur, je vais parler de ce sujet basé sur mon expérience au travail en officine.

Premièrement, il faut savoir que le principal AVK utilisé est la warfarine (que l'on prononce COUMADIN ici au lieu de COUMADINE). Il existe aussi de l'acénocoumarol mais cette molécule n'est quasiment pas utilisée en raison des difficultés à gérer les variations d'INR.
Tous les dosages sont possibles pour la warfarine sur le marché :


Donc pour jouer avec les doses, on dispose de 1 mg, 2 mg, 2,5mg, 3 mg, 4 mg, 5 mg et 6 mg. De préférence, il faut éviter de couper les comprimés pour éviter les variations de dose. En France, seules les spécialités de 2 mg et 5 mg existent.

Pour le suivi des AVK, il existe plusieurs situations que je vais décrire les une après les autres.


  • Premier cas : le médecin gère seul l'INR et la warfarine
Aujourd'hui, j'ai fait un petit tour des patients que j'ai dans ma pharmacie, et seul 3-4 patients sur la cinquantaine sous AVK sont suivis de cette façon. On reçoit uniquement les ordonnances et le patient gère directement avec le médecin. C'est un peu la situation retrouvée en France en officine : on ne connait pas l'INR et on se contente de distribuer les doses de warfarine.

  • Deuxième cas : une infirmière travaille dans le cabinet médical et s'occupe des INR
C'est la situation la plus fréquente dans ma pharmacie ; au dessus de la pharma, il y a un cabinet médical (on dit clinique ici) avec une dizaine de médecin (généralistes ou spécialistes) et deux infirmières. Les médecins qui ont des patients sous AVK délèguent le suivi aux infirmières. Elles doivent suivre un protocole établi avec les médecins. 

De façon schématique, la dose de warfarine est calculée selon une base hebdomadaire. Par exemple, si un patient prend 5 mg par jour, la dose hebdomadaire est de 35 mg. Selon les résultats, les doses sont adaptées selon un protocole précis. Je vais détailler un peu plus dans la dernière situation. 

A la pharmacie, on reçoit régulièrement leur ordonnance de suivi ; le médecin est responsable mais l'ordonnance est rédigée par l'infirmière. On parle d'ordonnance collective (les pharmaciens ont aussi leurs propres ordonnances collectives, ce qui nous donne le droit d'initier des traitements qui sont normalement sous prescription ; j'en parlerai dans un futur post). Sur cette ordo, on a l'indication de l'anticoagulothérapie, la cible, la valeur de l'INR et les adaptations de posologie. On peut ainsi suivre régulièrement les valeurs. De plus, comme on connait bien les infirmières du cabinet au dessus, il est très facile de les appeler pour leur signaler l'ajout d'un médicament pouvant interagir et ainsi prévoir un INR plus rapidement par exemple. Les infirmières peuvent aussi nous joindre afin d'organiser la médication des patients en pilulier (ajustement des doses dans leur pilulier en allant les chercher par notre livreur et modification des cases à la pharmacie). 

Notre système information permet de sauvegarder tous les résultats pour un patient :


  • Troisième cas : suivi réalisé par une clinique d'anticoagulothérapie
Tout d'abord, sachez qu'on parle de "clinique" d'une toute autre façon qu'en France. Une clinique est un regroupement de médecin en cabinet médical. Par exemple, on peut aller en clinique externe de cancérologie à l'hôpital ; cela signifie qu'on va en consultation externe dans le service de cancérologie. Donc une clinique d'anticoagulothérapie est un service, généralement hospitalier, qui assure le suivi des anticoagulants des patients hospitalisés, et parfois par certains patients qui viennent de sortir de l'hôpital le temps que le médecin de famille reprenne le relais (directement ou via les infirmières, vous suivez ? ;) ).

En gros, ce sont des médecins et pharmaciens qui passent leurs journées à ajuster des doses d'AVK selon un protocole précis pour chaque service. Dans ce genre de situation, on reçoit à chaque prise de sang le résultat de l'INR avec les adaptations à faire pour le patient. La seule différence avec les infirmières du cabinet médical au dessus est qu'il est plus difficile de les joindre si jamais on n'est pas d'accord avec l'ajustement, si on a des questions ou pour les aviser d'un ajout / retrait de médicament pouvant entrainer des interactions avec les AVK.

  • Quatrième (et meilleur) cas : suivi réalisé par le pharmacien d'officine
Et oui, vous avez bien lu, on peut gérer directement l'INR et les doses d'un patient. Cela est possible depuis 2005 par l'accord entre l'Ordre des Pharmaciens et le Collège des Médecins du Québec (ce qui correspond à l'Ordre des Médecins). C'est un algorithme précis établi par des médecins et des pharmaciens sur comment réaliser le suivi des AVK. Je vous mets ici le lien vers ce guide qui est un peu notre bible sur le déroulement du suivi :

http://www.opq.org/cms/media/809_38_fr-ca_0_ld_anticoagulotherapie_pharm.pdf

Globalement, c'est un médecin qui nous délègue le droit d'ajuster les doses. Le nom du médecin est toujours officiellement le prescripteur ; nous ne faisons qu'adapter les doses de sa prescription. Sa prescription doit nous préciser l'indication de l'AVK, la cible visée, les situations pour lesquelles il faut le contacter (INR sur- ou sous-thérapeutique dépassant des seuils établis), et la fréquence des rapports de suivi. Par exemple, certains médecins veulent être avisés à chaque changement, tandis que d'autres veulent en avoir tous les mois ou tous les ans 

Voici à quoi ressemble la prescription :






Pour chaque patient, nous avons une feuille de suivi dans un classeur avec toutes ces informations :



A chaque fois que le patient n'est pas dans la cible, on doit déterminer si une raison temporaire peut expliquer la modification et ainsi justifier nos adaptations (alimentation, activité physique, alcool, médicament...) et la date du prochain INR. Il y a aussi un algorithme en cas d'ajout d'un médicament qui peut interagir (quelle est l'adaptation de dose à faire et quand contrôler l'INR par la suite).

Voici quelques extraits des lignes directrices (voir lien ci-dessus) :



Dans ma pharmacie, on suit environ 5 patients ; ce sont des patients plutôt stable de façon générale et qui ont une anticoagulation à vie. Ce sont généralement les médecins autres que ceux de la clinique au dessus de la pharmacie ou les cliniques d'anticoagulothérapie qui nous délèguent ces patients. 

Perso, la première fois que j'ai du ajuster un INR j'ai un peu "paniqué" ; on a toute la théorie dans la tête par la formation que l'on a eu (je parle de la formation de la fac et les lignes directrices), mais quand on doit le faire en pratique la première fois c'est différent. Mais maintenant, l'ajustement de warfarine devient un "jeu d'enfant". Et les patients apprécient le fait de pouvoir nous joindre directement en cas de question. Les patients peuvent soit faire directement leur INR avec le CoaguCheck (bandelettes pour INR) ou aller faire leur prise de sang au laboratoire d'analyse. 

En conclusion, dans la majorité des cas, on peut jouer notre rôle de suivi de la pharmacothérapie car on a l'INR régulièrement pour 95% des patients. Et on peut même jusqu'à gérer directement les doses. Quand on pense qu'en France on peut uniquement faire des "rencontres d'information", on est vraiment loin du Québec. J'apprécie réellement ce rôle de pharmacie clinique mais je doute qu'on retrouve cela un jour en France au vue du contexte actuel. Cette délégation met en évidence la confiance que les médecins ont envers les pharmaciens ainsi qu'une reconnaissance réelle et effective de nos compétences de professionnels de santé. 

J'espère que ce post vous a intéressé!! :)

Des questions ? Des commentaires ? N'hésitez pas je répondrai rapidement :)




samedi 31 janvier 2015

Intro : mon parcours et généralités

Ce premier article reprend un billet que j'avais écrit pour le blog d'un autre pharmacien ; son blog est http://ami89-pharma.blogspot.ca/ . Je vais réutiliser ce que j'avais écrit en mettant à jour et en corrigeant quelques inexactitudes. Bonne lecture :)


Je m’appelle Thomas et j’ai 27 ans. Tout d’abord je tiens à préciser deux points importants : le premier est qu’il s’agit de mon expérience personnelle et de mon parcours. Il est possible que d’autres personnes ayant vécu la même chose ne partagent pas mon avis. Le deuxième point est le motif du départ ; je suis venu vivre au Québec par j’y ai rencontré ma douce moitié il y a quelques années. Forcément, c’est une grande motivation pour réaliser tout le parcours pour changer de pays. J’ai été diplômé en mai 2013 après un parcours spécial ; j’ai réussi le concours de l’internat en 2010 et j’ai choisi la pharmacie hospitalière (j’avais le choix avec la biologie médicale). J’ai fait un an d’internat et suite à des problèmes de santé, j’ai été en disponibilité pendant un an. Je suis retourné en 6e année officine par la suite afin d’avoir rapidement mon diplôme pour rejoindre la personne qui compte le plus pour moi au Québec et qui avait été là pour moi dans mon épreuve de santé. J’ai travaillé depuis la 3e année comme étudiant en pharmacie, et j’ai travaillé comme pharmacien pendant 6-7 mois en France.

Je vais séparer mon propos en différentes parties afin d’illustrer du mieux possible les différences entre la France et le Québec. N’hésitez pas à la fin à me faire part de commentaires ou autres questions si vous avez besoin de plus d’informations. Bonne lecture.


INTRODUCTION

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je souhaite juste faire quelques rappels sur le Québec et le Canada. Le Canada est un état fédéral, de même que les États-Unis ou le Brésil. Plus précisément, le Canada est une monarchie constitutionnelle fédérale à régime parlementaire. La Reine d’Angleterre est la reine du Canada. Cependant, le pays est autonome et a un premier ministre (Stéphane Harper).

C’est donc un état fédéral, divisé en dix provinces et trois territoires fédéraux. La province du Québec n’est qu’une province parmi les 10 autres ! Le Québec est la seule province francophone. Les autres provinces sont théoriquement bilingues, en pratique anglophone totalement. N’essayez pas de parler français à Toronto ou à Vancouver. La capitale de la province de Québec est la ville de Québec. La capitale du Canada est Ottawa.

Le Québec n’est pas indépendant du reste du Canada ; l’état fédéral est responsable de l’armée, de l’assurance chômage, et de pleins d’autres secteurs. Le Québec a le pouvoir de légiférer dans plusieurs domaines comme l’administration publique, la santé et l’éducation. Donc la loi sur les professions de santé est propre au Québec. L’équivalence pour les pharmaciens français est propre au Québec. Tout ce que je raconte est propre au Québec. Il n’y a pas d’équivalence automatique si on a un permis au Québec et pour le reste du Canada car notre diplôme est à la base le diplôme français (et pas un diplôme québécois qui lui est reconnu par le Canada en général). De même, tout ce que je décris est valable pour la province du Québec, je ne connais absolument pas le reste du Canada (c’est un peu comme si vous me demandiez comment ça marche en Belgique ou en Suisse sous prétexte que ces pays sont aussi en Europe J). Pour plus de détails, je vous renvoie à Wikipédia : Fiche Wikipédia du Québec.

La monnaie est le dollar canadien ; le taux de change n’est pas très bon en ce moment (1€ ~ 1,5 dollars), mais la qualité de vie est excellente.


1.     Formation initiale

Tout d’abord, pour bien comprendre pourquoi le Québec demande une équivalence poussée pour exercer au Québec, il faut comprendre que ce qui est demandé au pharmacien est à la fois semblable et très différent. On peut commencer à s’en rendre compte rien que par le déroulement des études.

Je viens de l’université de Châtenay-Malabry en région parisienne (Paris-Sud). J’ai beaucoup aimé les études, notamment grâce à sa richesse de contenu. On étudie les sciences biologiques, la physiologie humaine, la botanique, la biologie cellulaire et moléculaire, les techniques d’analyses physico-chimiques, la sémiologie, la pharmacologie, la chimie… Au fils des années, les matières devenaient plus pharmaceutiques (pathologies cardiaques, rénales, digestives…). Mais avec le recul, je réalise que des matières importantes pour le pharmacien sont mises en option.

Par exemple, qui a besoin en tant que pharmacien d’expliquer le processus de purification de l’eau et son circuit de distribution ? Qui a besoin de connaître par cœur la synthèse détaillée du glibenclamide ? Qui a besoin quotidiennement de savoir lire le spectre RMN d’un acide aminé ? Pas grand monde au final. Il est évident que certains vont devenir chercheurs, ou travailler dans le contrôle physico-chimique, etc. Mais la grande majorité ira en officine ou à l’hôpital. En revanche, le cours « Mère et enfant à l’officine » est une option, tout comme le cours « gériatrie »… Ce n’est pas normal, il devrait faire partie du cursus normal de tout pharmacien. Je reproche également la trop grande place donnée à la biologie médicale, sachant que seule une minorité d’étudiants a pour ambition de devenir biologiste. Au Québec, la biologie médicale est réservée aux seuls médecins. Personnellement, je pense que le pharmacien devrait se concentrer sur sa spécialité qu’est le médicament et laisser la biologie médicale aux médecins. Mais ça c’est mon avis.

Au Québec, les études de pharmacie ne durent que 4 ans. Mais pour entrer en pharmacie, la compétition est féroce. L’entrée est plus difficile qu’en médecine en raison d’une excellente qualité de vie en tant que pharmacien. Au Québec, le système scolaire est légèrement différent avec notamment les CEGEPS ; ce sont des établissements pré-universitaires avec une durée d’études de 2 ans. C’est le début de la spécialisation. Par exemple, pour rentrer en pharmacie, il faut de préférence avoir étudié dans un CEGEPS spécialisé en sciences de la nature (d’après ce qu’on m’a expliqué). L’entrée en pharmacie dépend des notes au CEGEPS et d’un entretien basé sur la motivation / parcours / activités extra-scolaires. J’ai remarqué que souvent beaucoup d’étudiants faisaient une autre licence (appelé ici bac) avant d’aller en pharmacie (pharmacologie, « biologie médicale », chimie…). Donc globalement les études pré-universitaires et universitaires durent 6 ans (2 ans de CEGEPS + 4 ans de pharmacie ± autre licence avant).

Il existe deux universités de pharmacie au Québec, uniquement francophones. L’une est à Montréal et prône un modèle d’étude par auto-apprentissage. L’autre est à Québec et ressemble plus à ce que l’on connait avec des cours magistraux et peu de lectures annexes. Mais les études sont centrées sur le cœur du métier : le médicament, la pharmacie clinique (appelée ici « soins pharmaceutiques » mais ça revient à peu près au même quoiqu’en disent les partisans de l’une ou l’autre appellation), le conseil au patient, etc. Je vous mets en lien les programmes des deux universités pour que vous puissiez vous en rendre compte directement :



Les stages sont nombreux contrairement à la France où l’on se contente du stage de 6 semaines en 2e année (souvent passé à ranger ou à servir au comptoir sans rien comprendre aux responsabilités que l’on a), des stages de commentaires d’ordonnance (maximum 4 semaines au total) et du stage de 6e année (6 mois). Ne parlons pas du stage hospitalo-universitaire qui n’est pas mis suffisamment à profit selon moi et où de nombreux étudiants y voient un moyen de faire la grasse matinée pendant un an (pas tout le monde heureusement). Globalement si on ne travaille pendant les études en France, on peut ne rien savoir de la pharmacie pendant toutes les études. Au Québec, les stages sont nombreux et aussi bien en officine qu’à l’hôpital. Au final, les études sont ciblées sur le corps du métier de pharmacien et prépare l’étudiant à savoir agir en milieu communautaire (et hospitalier en cas de maitrise (master) en pharmacie hospitalière). Comme on dit ici, les études de pharmacie au Québec sont plus adaptées à la pratique.

Les études en France permettent aux étudiants d’avoir des débouchés très larges, dans de nombreux domaines et d’avoir un bagage scientifique très important. Cependant, on pourrait nettement diminuer la formation en chimie et augmenter celle en pharmacie clinique. Donc pas de regret sur ma formation française, mais pleins d’idées pour l’améliorer !! Je ne dis pas que le modèle québécois est parfait pour les études mais un mélange des deux seraient selon moi un excellent compromis pour former de bons pharmaciens et avoir une culture scientifique importante.

Concernant le coût des études, il est très faible en France (hormis les prépas pour la première année), soit environ 400-500€ par année en incluant la sécurité sociale. Au Québec, en moyenne, cela coûte près de 50.000 dollars apparemment. Donc on débute sa carrière bien endetté. Sachant que tous les stages réalisés pendant les études au Québec ne sont pas du tout rémunérés.

Enfin, concernant la pharmacie hospitalière, il faut passer une maitrise en pharmacie d’établissement (4 mois de cours et 1 an de stage) pour pouvoir devenir pharmacien hospitalier. L’avantage par rapport à la France, c’est qu’on est déjà officiellement pharmacien (Pharm.D) avant de pouvoir passer la maitrise. En France, il faut passer 4 ans d’internat et c’est uniquement après 9 ans que l’on est pharmacien. À titre de comparaison, en Suisse, le système est équivalent et on est d’abord pharmacien, puis on se spécialise en pharmacie hospitalière. Personnellement, je trouve ça plus logique mais bon, on aime bien les concours en France. Au Québec, la sélection est sur dossier (niveau scolaire pendant les études de pharmacie) avec des entretiens pour motivation. Je ne parlerai pas trop de la pharmacie hospitalière (même si j’en ai eu un bon aperçu via un stage de 3 mois en 2010).


2.     Rôle et responsabilités

Le pharmacien est le spécialiste du médicament ! On dit la même chose en France et au Québec. Notre rôle est de nous assurer que le patient reçoit le bon médicament ; nous avons un rôle de fournisseur et un rôle de conseil. Nous avons également le rôle de contacter le médecin afin de lui signaler toute erreur de prescription. Nous devons communiquer avec lui pour lui signaler une optimisation nécessaire d’un traitement.

Voici le lien du site de l’ordre des pharmaciens du Québec qui décrit les rôles du pharmacien au grand public :



Cependant, soyons honnête. Notre rôle est totalement dévalué en France. Nous sommes juste bon à « donner des pilules ». Il existe d’excellents pharmaciens ; mais nous sommes plus considérés comme des commerçants en France que comme des professionnels de santé de première ligne. Au Québec, même si les pharmacies sont situées dans des chaînes (Jean Coutu, Pharmaprix, Walmart…), le pharmacien est un professionnel de santé. Dans la pharmacie où je travaille au Québec, on ne m’a jamais dit « tu dois absolument vendre deux ou trois produits conseils à chaque client qui se présente ». Au contraire, si un patient vient me poser une question « est-ce que ce complément alimentaire sert à quelques chose ? Avez-vous des vitamines pour éviter d’être malades ? Que pensez-vous des omégas 3 ? Que me conseillez-vous pour mon rhume ? », je dois répondre avec professionnalisme et c’est fréquemment que j’explique au patient que ce qu’il veut acheter ne sert à rien. Je suis sûr qu’il y a pleins d’excellents pharmaciens en France, mais je trouve dommage que l’on fasse 6 ans d’études pour finalement vendre des boites. Et que pour compenser la baisse des marges on se mette à vendre tout et n’importe quoi en pharmacie (des chaussures, des produits miracles pour les cheveux, des bracelets magiques anti-moustiques, des lunettes…). Le pire étant que c’est le titulaire qui choisit généralement de vendre ces produits.

Au Québec, même si la pharmacie est remplie de trucs inutiles, c’est bien souvent la chaine qui impose la présence de ces produits. Et ce n’est pas à moi de prendre la pointure de Mme Michu pour qu’elle puisse acheter ses chaussures S**** super confortables, ni à l’aider à choisir parmi les différents modèles de lunettes de soleil. Il y a des gens dont c’est le métier de vendre des chaussures ou des lunettes. Au Québec, je peux être poursuivi par l’Ordre des pharmaciens si je conseille à quelqu’un qui va dans un pays infesté de moustiques de l’homéopathie ou un bracelet magique. Mon rôle est au contraire de le prévenir que cela ne sert à rien et que seul un produit contenant un certain pourcentage d’insectifuge a une efficacité démontrée, selon les recommandations sanitaires en vigueur, etc.

La phytothérapie et autres produits naturels sont hors du monopole pharmaceutique mais il peut arriver que l’on conseille sur leur utilisation (ou bien souvent sur leur non utilisation quand il y a des preuves que ça ne sert à rien ou que c’est dangereux). Par exemple la glucosamine dans l’arthrose est en vente libre, et si un patient me demande mon avis, je lui explique que les études ne montrent pas de différence avec un placebo. Libre à lui de l’acheter ou pas ensuite. Quand quelqu’un me pose une question sur l’homéopathie, je réponds franchement que je doute de l’efficacité réelle du produit mais que s’il souhaite l’essayer c’est son choix. Je dois néanmoins toujours m’assurer que le patient ne présente pas des signes d’alertes nécessitant une consultation médicale. Des pharmaciens ont été poursuivis par l’Ordre au Québec pour avoir conseillé à des patients de consulter des naturopathes ou des homéopathes car ces professions ne sont absolument des professionnels de santé au Québec.

Une nouvelle loi rentrera bientôt en vigueur au Québec pour augmenter les responsabilités du pharmacien : droit de prescription pour des pathologies ne nécessitant de diagnostic (prophylaxie paludisme, vitamines chez la femme enceinte, etc.) ou quand le diagnostic est connu et la maladie bénigne (bouton de fièvre (car l’aciclovir même en crème est sur prescription), cystite non compliquée…). Le cadre est très précis (par exemple, pour les infections urinaires, un diagnostic doit avoir été fait par un médecin depuis moins de 12 mois et un traitement pris depuis moins de 12 mois, il faut qu’il ait eu moins de 3 épisodes dans l’année et qu’il ne s’agisse pas d’un échec d’un premier traitement). On pourra également prescrire des analyses biologiques (en s’assurant d’abord qu’elles n’existent pas). Le site de l’ordre explique bien nos  nouvelles missions (qui nécessitent une formation complémentaire) :



Autre point positif : les ordonnances collectives. En gros, ce sont des ordonnances pré-signées par les médecins qui délèguent au pharmacien (ou à une infirmière) la possibilité d’initier une thérapie. Par exemple, là où je travaille, j’en ai une pour prescrire des décongestionnants à la cortisone pour la rhinite allergique, ou pour prescrire des patchs à la nicotine (couverts par les assurances), ou encore prescrire des médicaments contre la constipation en cas de thérapie médicamenteuse pouvant entrainer cet effet secondaire. C’est mon rôle de prescrire mais aussi de faire le suivi de l’efficacité (lors des visites du patient ou en l’appelant à la maison).

Néanmoins, le rôle du pharmacien s’explique aussi par les difficultés à voir un médecin : temps d’attente +++ pour avoir un médecin traitant, environ 1-2 mois d’attente pour prendre rendez-vous dans le secteur public, fermeture des cliniques sans rendez-vous tôt dans la journée. Bonne chance pour voir un médecin à partir de 13h. Résultat, bon nombre de personnes file directement aux urgences pour voir un médecin (et encombre celles-ci). C’est vraiment un problème majeur cet accès au médecin au Québec. D’où la multiplication du rôle du pharmacien, mais aussi des infirmières.

Concernant les préparations magistrales, rien de particulier, c’est comme en France. Il y a une augmentation des normes pour les préparations ce qui oblige à sous-traiter avec des officines qui se sont spécialisés (préparations stériles injectables, préparations complexes).

Enfin, concernant le maintien à domicile, on vend du matériel en pharmacie, mais il y a des magasins plus spécialisés qui s’occupent du maintien à domicile (location, etc.). Il y a aussi un peu d’orthopédie mais encore une fois, c’est souvent laissé dans des boutiques spécialisés par des professionnels qualifiés (et je suis bien content de ne plus à prendre des tours de cheville car ça m’énervait beaucoup !).

J’ai l’air un peu fâché avec les pratiques françaises, mais habitant la région parisienne, je me suis désolé pendant mes études du non professionnalisme des personnes avec qui j’ai pu travailler. Je ne connais pas la situation dans les différentes régions de France, ni dans toutes les pharmacies d’Ile-de-France non plus. Mais j’ai quand même travaillé dans des pharmacies où le titulaire pouvait expliquer à un patient « que l’hépatite B ce n’était pas grave et que seul les gens vivant dans la jungle pouvaient l’avoir », dans une autre pharmacie « c’est madame untel, on lui vend toujours deux boites de bromazépam tous les mois sans ordonnance, c’est normal elle paie », ou encore « oui oui on facture les médicaments sur l’ordonnance mais on lui donne de la parapharmacie au lieu des médicaments ». Je ne dis pas qu’aucun pharmacien au Québec ne fait de telles pratiques, mais je trouve que pour ma courte expérience en France (3 ans comme étudiant dans deux pharmacies différentes, puis quelques mois en intérim dans 7-8 pharmacies différentes en Ile-de-France), j’en ai vu des vertes et des pas mûres.


3.     Organisation des officines

Rapidement, les pharmacies sont soit des chaines, soit des bannières (ou franchises), soit indépendantes… Dans tous les cas, le pharmacien est le seul propriétaire au Québec (c’est différent dans le reste du Canada). La partie pharmacie est toujours délimitée et seul les médicaments et autres produits de soin (appareillage médical, pansements, etc.) peuvent se trouver dans cette zone. Le reste du magasin peut être un commerce comme les autres (supermarché, parapharmacie géante, etc.). Cette partie peut être ou non la propriété du pharmacien. Par exemple, chez Wal-Mart, seule la section pharmacie appartient au pharmacien, le reste appartient à la chaine. Dans le cas des franchises, le pharmacien a peu de contrôle sur ce qu’il vend, mais il a toute la liberté de conseiller ou non les produits. Et on n’a quasiment aucun conseil à faire en parapharmacie ou à vanter les mérites de telle ou telle crème miracle contre les rides, il y a des cosméticiennes dont c’est le travail à plein temps de faire ça dans les grosses pharmacies. La loi distingue la partie commerciale de la pharmacie, et la pharmacie en tant que telle. La pharmacie ne peut être ouverte qu’en présence d’un pharmacien.

Contrairement à la France, le patient ne conserve pas son ordonnance. Elle est enregistrée dans le système informatique. Si le patient souhaite changer de pharmacie, on doit réaliser un transfert d’ordonnance en communiquant toutes les informations de l’ordonnance à la pharmacie qui reçoit le transfert (par téléphone ou par fax) : nom du médicament, posologie, prescripteur, nombre de renouvellements restants, etc.


4.     Le personnel

Il n’existe pas de préparateur en pharmacie. Ce sont des assistants techniques. Ils ont parfois une formation mais souvent ils sont formés « sur le tas ». Leur rôle est d’aider le pharmacien dans toutes les tâches techniques : recueil des informations quand le patient apporte une ordonnance (ouverture du dossier, adresse, allergie, autres médicaments), comptage des comprimés, gestion du tiers payant et des problèmes d’assurances, caisse… Bien entendu cela dépend de la taille des pharmacies. On mesure une pharmacie au nombre d’ordonnances par jour (une ordonnance = une ligne de prescription au Québec ; par exemple si sur la prescription il y a rosuvastatine et ramipril, cela fait 2 ordonnances). Une pharmacie moyenne en fait 300 par jour. Plus il y a d’ordonnances, plus il faut de personnel technique et plus il faut de pharmaciens pour encadrer le personnel technique. Par exemple, là où je bosse on est 4 pharmaciens, pour une dizaine de personnel technique et un volume de 700-800 ordonnances par jour, ce qui est beaucoup. Une petite pharmacie avec 100 ordonnances par jour peut se débrouiller avec un pharmacien et un assistant technique dans la journée.


5.     Relations avec les médecins

C’est partout pareil ; ça dépend du médecin et ça dépend du contexte. Mais globalement j’ai plus d’échanges avec les médecins au Québec. Bien sûr je n’ai jamais travaillé dans une petite pharmacie dans un village avec le pharmacien qui connait très bien le médecin du coin. Cependant, au Québec les échanges sont plus fréquents avec les médecins qui reconnaissent bien volontiers notre rôle. Quelques exemples d’interactions fréquentes :

§  L’opinion pharmaceutique ; au vue du dossier d’un patient, je fais une suggestion au médecin pour améliorer la pharmacothérapie. Par exemple, l’autre jour un patient est venu renouveler son inhalateur de salbutamol et son corticostéroïde inhalé comme il le fait tous les mois. Sauf qu’en parlant avec lui, je me rends compte qu’il utilise son salbutamol presque une fois par jour et qu’il est parfois réveillé la nuit par une crise d’asthme. Je décide donc de contacter le médecin pour lui suggérer d’ajouter un β2-mimétique à longue durée d’action afin d’améliorer le contrôle du patient, selon les recommandations en vigueur. Le médecin a accepté et a demandé qu’on avise le patient de prendre rendez-vous avec lui d’ici un ou deux mois afin de réévaluer la situation.

§  La prescription verbale : le médecin appelle pour prescrire verbalement ; je prends note de la prescription et je dispense le médicament. Mais pendant ma discussion avec le médecin, j’ai aussi la possibilité de poser quelques questions sur le patient ou de l’aviser d’une interaction. Par exemple, l’autre jour un médecin m’appelle pour adapter une dose de furosémide ; par curiosité je demande pourquoi et il m’explique rapidement les raisons. Du coup au lieu d’être un simple exécutant de l’ordonnance, je comprends pourquoi ce changement a été fait.

Après il y a les mêmes appels qu’en France : interaction, contre-indication, etc. Souvent le médecin demande « que conseillez-vous ? ». Je ne peux pas juste appeler en disant « y’a une interaction, on fait quoi ? ». Je dois proposer une solution. Par exemple, l’autre jour un monsieur avec une infection urinaire ; son médecin prescrit de la ciprofloxacine. Or le patient prend un β-bloquant, un diurétique, un laxatif, a une insuffisance cardiaque avancée ; la ciprofloxacine peut augmenter le risque d’arythmie (QT) dans certains cas (surtout la moxifloxacine, mais quelques cas ont été décrit pour la ciprofloxacine, la lévofloxacine, l’ofloxacine…). J’appelle donc le médecin pour confirmer ou non la prescription sachant les facteurs de risque du patient (bradycardie, hypokaliémie, pathologie cardiaque). Celui-ci me demande alors « vous avez raison, que suggérez-vous pour remplacer ? ».

Ces échanges sont très enrichissants et rendent le travail passionnant. On se sent réellement un acteur dans le soin du patient. C’est un des avantages à exercer au Québec.

Bien sûr c’est comme partout, il y aura toujours des médecins qui vous diront « de quoi se mêle le pharmacien, c’est moi le médecin et c’est moi qui décide ». Mais globalement, les échanges sont bons.

6.     Salaire

La question qui tue : l’argent ;). Le salaire au Québec est excellent. Je vous invite à consulter le site du gouvernement du Québec sur les perspectives d’emploi et le salaire.


Globalement, le salaire dépend de la région d’exercice. Dans l’ile de Montréal, le salaire initial est d’environ 50-55 dollars de l’heure. On est moins payé en pharmacie hospitalière (malgré des études supplémentaires). En moyenne le salaire annuel peut aller de 80.000 à 120.000 dollars. Les missions d’intérim sont très bien payées car elles peuvent aller jusqu’à plus de 100 dollars de l’heure (avec paiement des frais de déplacement par exemple).

Le pharmacien est payé à l’honoraire. On vent le médicament au prix coutant, plus un honoraire (variable selon le médicament, le mode de distribution (pilulier ou autre), et les assurances du patient). Certains autres actes sont rémunérés par un honoraire également (opinion pharmaceutique, transmission d’un profil pharmaceutique pour les patients à l’urgence, refus de dispensation en cas de contre-indication ou interaction par exemple, prescription de la contraception orale). Cependant, en tant que salarié, on a un salaire fixe ; le propriétaire touche le reste des honoraires.

Le volume horaire est variable ; dans ma chaine de pharmacie, un temps plein est de 28h minimum par semaine. Il n’y a pas d’horaire fixe c’est très flexible. Cela doit surement dépendre de la pharmacie. Il est possible de faire aussi du mi-temps. Dans ma pharmacie, les heures d’ouverture vont de 9h à 22h 7 jours sur 7. Donc parfois je bosse le samedi ou le dimanche (pas payé plus). Mais j’ai souvent 3 jours de suite sans bosser. En moyenne, je fais une trentaine d’heure par semaine. Finalement, je travaille moins qu’en France, j’ai l’impression d’avoir plus de temps et je gagne beaucoup plus J. Mais ça dépend des pharmacies : il y a de petites pharmacies indépendantes ouvertes du lundi au vendredi de 9h à 17h. Elles sont généralement attachées à des cabinets médicaux (qu’on appelle « clinique » au Québec).


7.     L’équivalence

L’équivalence !!! Depuis 2010, un accord entre la France et le Québec a reconnu la formation de pharmacien entre les deux pays (enfin pays et province du Canada). Je vous invite à consulter le site de l’Ordre pour les informations précises :


Tout d'abord; il faut être Docteur en Pharmacie (ou Pharmacien) en France, et être inscrit à l’ordre. Donc pas de thèse, pas le droit de faire l’équivalence (une pensée à mes amis de fac qui font parfois leur thèse sur deux ans J). Puis il faut choisir parmi deux parcours :

§  Examen fédéral appelé BEPC (partie orale uniquement, appelée « examen d’aptitude »)
§  Cours de 2 ans de remise à niveau en pharmacie clinique et soins pharmaceutiques

Les jeunes sortis fraichement de l’université ont intérêt à prendre la première voie, à condition d’avoir une bonne expérience en officine. Car l’examen oral c’est un examen d’aptitude du pharmacien centré sur la pharmacie clinique. Cet examen est obligatoire pour tous les canadiens, sauf les québécois. Il y a une partie écrite et une partie orale.

Nous autres français n’avons que la partir orale à faire. Je ne peux malheureusement pas vous en parler précisément car j’ai signé un document attestant que je ne parlerai pas du contenu de mon examen. Je vous invite à consulter le site internet de l’organisme qui s’occupe de cet examen pour plus de détail.


Lisez les parties « À propos de la partie II » et « Se préparer à la partie II ». En gros, ce sont des ateliers pratiques de conseil au patient, d’analyse d’ordonnances, de vérification de piluliers, d’aide à  la prescription au médecin, etc. On a le droit à des ouvrages de référence. Ce n’est pas difficile, mais il y a des pièges. Les cas sont généralement simples (expliquer un traitement, orienter le patient vers un médecin s’il présente des signes d’alertes). Mais c’est très stressant et il faut bien se préparer. Sur leur site il y a des exemples de situations dans la partie « formulation des questions partie II ». Je vous cite le début :

Formulation des questions - Partie II (ECOS)

La partie II de l'examen d'aptitude consiste en des simulations (« postes ») interactives et non interactives.

À chaque poste on vous demande d'exécuter une ou plusieurs tâches de courte durée comme :

• conseiller ou répondre aux questions d'un « Patient normalisé » ou « Client normalisé »
• entrer en interaction avec un « Patient normalisé », un « Client normalisé » ou un
« Professionnel de la santé normalisé » afin de résoudre un problème lié à la pharmacothérapieou d’ordre moral
• répondre par écrit à un message ou une demande de renseignement ou de conseil
• faire le triage ou l'évaluation de nouvelles prescriptions
• faire la vérification de l'ordonnance préparée avant sa remise au patient.

On peut vous demander de choisir la meilleure option thérapeutique possible et de justifier votre choix. À titre d'exemple, dans une simulation où il est question de répondre à un patient qui demande de l'aide dans la sélection d'un médicament de vente libre pour soulager les symptômes du rhume, un nombre restreint de produits sera en étalage et il y aura une ou plusieurs options valables/non valables. Même si vous croyez qu'il en existe de meilleures, vous devez choisir la meilleure parmi celles qui sont offertes dans la simulation.

En toute situation, on s’attend à ce que vous fassiez montre de jugement professionnel et/ou moral et agissiez dans l’intérêt véritable du patient afin de lui dispenser de bons soins. Dans la plupart des cas, on vous demandera d’aider le client d'une manière quelconque, pendant sa présence au poste, et ne pas vous contenter de le diriger vers un autre professionnel de la santé ou de déclarer que vous allez le rappeler plus tard pour lui donner la réponse (mais vous pouvez orienter le patient ou offrir de le rappeler, en plus de lui apporter l'aide appropriée).

Les problèmes d’ordre moral sont les plus "surprenant", croyez-moi !!!


Ensuite, il y a un examen de loi sur le système de santé au Québec ; il peut être fait en parallèle, ce n’est pas compliqué, c’est un gros livre à lire et à répondre à des questions. Enfin, un stage de 600 heures en officine ou à l’hôpital, un rapport de stage, et c’est gagné.

Ce n’est pas compliqué mais c’est long !! Pourquoi ? Car il n’y a que 2 dates par an pour l’examen fédéral : mai et novembre. Et il faut s’inscrire plusieurs mois à l’avance. Pour vous donner une idée de mon parcours :

-       Demande de résidence permanente en octobre 2012
-       Résidence permanente accordée en février 2013 (rapidité car j’ai été parrainé !! sinon c’est 1 an ou 2 parfois)
-       Thèse d’exercice en mai 2013
-       Envoi du dossier d’équivalence à l’ordre des pharmaciens du Québec en juin 2013
-       Inscription à l’examen fédéral en juillet 2013 (date limite en août)
-       Arrivée au Québec en août 2013
-       Travail comme assistant technique pour observer d’août à fin décembre 2013
-       Examen fédéral en novembre 2013
-       Examen de loi du Québec en décembre 2013
-       Résultats des deux examens fin décembre 2013
-       Stage de janvier à fin avril 2014 (rémunéré dans mon cas)

N’oublions pas le prix ; environ 2500 dollars en tout ! Et c’est parce que j’ai tout réussi du premier coup. Chaque examen fédéral coûte 1500 dollars ! Et en cas d’échec il faut repayer la même somme.

Je ne parlerai pas de la formation de 2 ans en cas de trois échecs à l’examen fédéral ou en cas de choix direct de cette voie car je ne l’ai pas fait. Je sais juste qu’il y a un entretien avant d’être accepté à l’université pour faire cette voie. Et je rappelle que cette équivalence est valable au Québec, et pas dans le reste du Canada. Chaque province a ses particularités (et pas de reconnaissance mutuelle comme avec le Québec) !

Pour information, sachez qu’un pharmacien québécois n’a juste à faire que le stage de 6 mois pour avoir son équivalence. Doit-on comprendre que le travail de pharmacien en France est moins pris au sérieux ? Ou que nos compétences sont inférieures aux leurs ? Pourquoi doit-on se farcir un examen super compliqué ? Bref c’est un autre débat.

Dans mon cas j’ai été chanceux car j’ai travaillé dans une pharmacie super, avec un propriétaire jeune qui m’a confié des responsabilités rapidement pendant mon stage. Cela m’a beaucoup aidé à réussir ces épreuves.


CONCLUSION

J’espère que cette ébauche vous illustrera un peu la pharmacie au Québec et mon parcours. Si vous avez des questions, n’hésitez pas J. Je n’ai pas abordé les points noirs (surmédicalisation, excès de prescription des psychotropes, et autres choses qui me choquent en Amérique du Nord). Peut-être une autre fois ? Bonne continuation à tous.

Thomas.